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vendredi 2 Déc 2022
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Culture

Découverte :Gokhou-Mbathie ,un quartier de pêcheurs qui vibre au rythme de la culture hassanya

Situé à la périphérie de la commune de Saint-Louis, à quelques encablures de la frontière entre le Sénégal et la Mauritanie, le populeux quartier de Gokhou-Mbathie abrite pas moins de 27.000 âmes. Il a toujours été le fief d’une grande communauté maure, ouverte et accueillante, tolérante et indulgente, favorable au brassage et au métissage inter ethnique sénégalais. Elle demeure enracinée dans sa culture hassanya, qui lui permet de s’affirmer, de s’épanouir, de s’extérioriser et surtout de communier dans la joie et l’allégresse, avec ses concitoyens wolofs, haal-pulaar, sérères, diolas, mandingues, soninkés, ballantes, mancagnes, etc.

Sur la berge de Gokhou-Mbathie, une localité intercalée entre le petit bras du fleuve et l’océan atlantique, la crasse s’est amassée au fond de ces vieilles pirogues qui ne servent plus à grand-chose. En ce matin du samedi 13 août 2022, la chaleur est torride. Quelques jeunes pêcheurs s’activent à raccommoder des filets de pêche. À hauteur de l’artère principale appelée 2ème Bayal (place publique), qui mène vers le Monument des Jambars, une vue panoramique de ce quartier s’offre à nous. L’endroit ressemble un peu à Guet-Ndar, un patelin très vivant, qui grouille de monde à tout moment.

Dans un trousseau vestimentaire atypique et impressionnant, dominé par des guêtres en cuir, un charpentier, du nom de Souley Gaye Sarr, au teint basané, se concentre sur une petite embarcation frêle et vétuste, qu’il tente, à tout prix, de réhabiliter.  » Son propriétaire veut tremper cette pirogue dans deux jours, pour aller capturer en haute mer, quelques espèces pélagiques « , explique notre interlocuteur, avant de nous indiquer le chemin qui mène vers Sal-Sal.

Un autre jeune pêcheur, à l’œil innocent, exhibant des cheveux crépus et ébouriffés, un teint cuivré, nous donne envie de conspirer avec la candeur de son regard, pour lui poser quelques questions sur la culture Hasanya ( » Linguistiquement, le hassanya fait partie des dialectes arabes nomades ou ruraux, que l’on distingue des dialectes citadins ou urbains. Il se caractérise par un dictionnaire riche par les mots et expressions berbères particulièrement dans les domaines de l’agriculture, des herbes médicinales et des noms géographiques « ). Il requiert l’anonymat pour nous faire comprendre qu’il est fier d’être un descendant de ces maures, qui tentent, vaille que vaille, de conserver leurs valeurs culturelles et leurs coutumes ancestrales. Très nostalgique, et dans le tréfonds du cœur, il émet le souhait de renouer avec cette belle époque, où ses grands-parents s’activaient de toutes parts dans ce quartier, pour organiser des séances de danse Havleu-Naar.

Selon Baye Diaw Sène, un jeune mareyeur, originaire du Baol,  » Gokou-Mbathie est un melting-pot, on y rencontre toutes les ethnies sénégalaises « .

Non loin de la berge, des bûcherons, originaires du Walo, ont pu élire domicile dans une vieille chaumière. Ils passent le plus clair de leur temps à entretenir leur famille avec la mort des arbres,  » ce sont des parents pêcheurs qui nous ont installés ici, mais nous ne le regrettons pas « .

De nombreux pêcheurs venus de Guet-Ndar, Santhiaba, de l’hydrobase, du Gandiolais et du Toubé, vivent en parfaite harmonie dans ce quartier balayé régulièrement par des vents impétueux. Ils sont affables, disponibles et naturels. Ils ne se targuent pas avec arrogance, de leur profession, de cette noble et exaltante mission, qui leur est dévolue. Et qui consiste à fournir à leurs concitoyens les quantités de produits halieutiques dont ces derniers ont besoin pour préparer des plats somptueux de Ceebu jën (riz au poisson).

En allant vers Sal-Sal, on découvre un milieu paisible qui accueille avec fierté, ces scientifiques curieux et méticuleux, prêts à tirer tous les enseignements de ce niveau impressionnant d’activité photosynthétique de la communauté végétale de la zone située entre Gokhou-Mbathie et Ndiago (village mauritanien) et des localités environnantes.

Cette zone frontalière est ainsi un milieu enrichissant sur tous les plans et à tous les niveaux, où l’on retrouve une strate arborée et arbustive, riche en autotrophes et autres végétaux aux vertus revitalisantes, adoucissantes et hydratantes. Ici, on peut évacuer le stress des grandes villes, oublier les jours et les nuits de fol espoir et de misères passées dans les grands centres urbains.

Une histoire, trois versions

Iba Diagne, enseignant à la retraite et président du Conseil de quartier de Gokhou-Mbathie, précise que cette localité a été créée vers 1861, par un arrêté du Gouverneur colonial, qui voulait déplacer vers cette zone périphérique certaines populations de l’île de Saint-Louis. Certains habitants du Nord et du Sud de l’île n’ont pas voulu rejoindre ce site, mais ils se sont arrangés pour y aménager de vastes concessions qui leur servaient de maisons de repos. Une épidémie de peste intervenue dans une partie de la Langue de Barbarie avant 1920 et une autre vers 1940, avaient poussé des centaines de pêcheurs à venir s’installer dans ce quartier.

Durant la période coloniale, rappelle-t-il, des communautés maures, qui venaient de la région du Trarza, transportaient, à bord de leurs chameaux, des marchandises, en vue de les vendre à Saint-Louis. En faisant escale à Gokhou-Mbathie, ils finirent par s’installer dans ce quartier. Les autorités coloniales leur avaient interdit formellement de traverser le pont Faidherbe avec leurs dromadaires. Ils quittaient donc la Mauritanie, à des heures avancées de la nuit, pour migrer vers la capitale du Nord. Au retour, ils se débrouillaient pour aller chercher dans le Gandiolais, de grandes quantités de sel, qu’ils pouvaient revendre en Mauritanie. Au fil du temps, Gokhou-Mbathie était devenu leur point de chute. Et jusqu’à présent, sur le plan culturel, on sent une forte influence maure dans la manière de vivre, dans ce quartier.

À en croire Iba Diagne, la fameuse histoire de ce quartier se présente sous trois versions, qui ont un dénominateur commun, qui tourne autour de la signification du terme Gokhou, qui viendrait de  » gox « , mot wolof qui veut dire zone. C’est le terme  » mbathie  » qui est expliqué différemment.

La première version nous parle de ces militaires qui étaient basés au camp Gazeille et qui organisaient régulièrement leurs manœuvres sur ce site. Ils avaient une façon très particulière de marcher au pas, de manière rythmique et en deux temps. Ce que les wolofs appellent  » mathie « . On est ensuite passé à Gokhou-Mbathie, la zone (gox) où on fait de la marche (mathie).

On retient d’une deuxième version, l’explication selon laquelle, les colons qui venaient se prélasser dans leurs maisons de repos dans ce quartier, débarquaient avec leurs femmes de ménage et autres lingères. Ces dernières avaient une manière particulière de laver ce linge à la main. Un savoir-faire ancestral qui consistait à enlever la saleté de ces vêtements, par des frottements et un essorage. Cette action s’appelle  » bathie  » chez les wolofs. Un terme qui sera transformé en Mbathie.

Une troisième version renvoie au nom de ces grands bassins qu’utilisaient les femmes maures dans le cadre de la tannerie. C’est dans ces  » bathie  » qu’elles trempaient les peaux d’ovins et de bovins, avant de les traiter et de les poncer.

Par ailleurs, Iba Diagne précise que des maures ont toujours été désignés comme chefs de quartier. Il s’agit notamment de Bécaye Kounteu, Obey Datt Fal et de Bilal Diop (l’actuel délégué de quartier).

Gokhou-Mbathie est subdivisé en trois sous-quartiers appelés 1er, 2ème et 3ème Bayal, et accessibles par des rues estampillées Kognou Tivaouane, Kognou Rawanté-Gaal, Kognou Béthio, Kognou Monument des Jambars, Kognou Robinet Khaliss. Un beau quartier animé par Trois Asc. Jappo, Lamp-Fall et Jambar.

Danse maure

À Gokhou-Mbathie, à l’occasion des grandes fêtes religieuses et des cérémonies familiales, les différentes troupes folkloriques maures, qui viennent de la Mauritanie, rivalisent d’ardeur et de talent. Elles mettant en exergue la culture hassanya à travers une chorégraphie majestueuse. Ces rencontres leur offrent l’opportunité d’esquisser des pas de danse Havleu ou Jaguar. Ces chorégraphies sont soutenues par une musique maure bien particulière du désert. Elle est accompagnée de nombre d’instruments. On peut citer le tidinit, petit luth à quatre cordes sans archet, le balafon, une sorte de xylophone en bois (il comporte entre 18 et 26 lames de différentes tailles, ce qui produit différents sons et se joue avec une paire de baguette) et le djembé, un instrument de percussion. Le corps de cet instrument fait de divers bois peut avoir différentes tailles et formes. La partie supérieure, sur laquelle on tape, est composée de cuir (chèvre, chameau… ).

Ces instruments populaires sont nombreux en Mauritanie. Avec une dextérité remarquable, ces musiciens maures font vibrer le  » tbel  » (grand tam-tam) et une sorte de kora, apparentée à la guitare et à la harpe, composée de différentes cordes reliées à une caisse de résonance en forme de demi-sphère et à un axe en bois.

En partageant ces beaux moments avec nos concitoyens maures de Gokhou-Mbathie, des souvenirs surgissent de notre passé, réveillent les mémoires, nous font revivre les mélodies de Malouma Mint Meydah, musicienne mauritanienne la plus connue sur la chaîne internationale, Dimi Mint Abba, c’est la plus populaire sur la chaîne nationale mauritanienne. S’y ajoutent d’autres vedettes comme Oleya Mint Amarchitt, Sedoum Ould Eida, Baba Ould Himbara et le rappeur semi-harratin et Wolof, Papis Kimy qui a cartonné avec son album sorti en 2003.

Selon le jeune professeur de lettres, Ahmeth Ould Babana, originaire de Diadiem, il n’existe pas une musique mauritanienne, car comme pour le reste de la culture en Mauritanie, celle-ci est spécifique à chacune des communautés qui composent la société. Bien sûr, on associera plus facilement musique mauritanienne et musique maure traditionnelle, l’imaginaire voguant vers le désert et ses nomades.

Le hassaniya, une langue en expansion

À plus d’un titre, le hassaniya, langue bien maîtrisée par les Maures sénégalais, montre une situation particulière en Mauritanie. Il s’agit d’une langue parlée, sinon comprise non seulement dans la communauté la plus nombreuse du pays, mais aussi par bon nombre des membres des autres communautés. Mais de plus, et c’est ce qui en fait l’originalité, le hassaniya est une langue en expansion en même temps qu’elle semble être exclue de l’aménagement linguistique des pays de la sous-région. On note dans les publications de Nazam Halaoui, que le hassaniya, dialecte arabe de Mauritanie, reconnu comme tel par la géographie dialectale du monde arabe, est la langue maternelle de la population arabe de Mauritanie, c’est-à-dire celle des Maures, étant entendu que ceux-ci peuvent être de race blanche ou de race noire.

Axes de développement

Jeune cadre supérieur de Gokhou-Mbathie, Zayir Fall ne rate jamais la moindre occasion pour plaider pour le développement de son terroir. De l’avis de cet intellectuel, il faut développer dans ce quartier, l’activité de pêche en octroyant des financements aux acteurs concernés, réhabiliter le quai de pêche de Gokhou-Mbathie, situé au 2ème Bayal (place publique), et aménager une chambre froide dans cette zone pour conserver l’excédent de poisson en cas de surpêche. Dans son argumentaire, il plaide pour le développement du tourisme, avec l’aménagement de la plage qui accueille du monde durant les vacances (si possible, la commune peut la louer à un opérateur privé).

Parlant de la lutte contre le chômage et le sous-emploi, il a fait allusion à la nécessité de soutenir les projets élaborés par les jeunes (agriculture, élevage, aviculture, transport, commerce, etc.) et de remettre des financements aux Gie des femmes transformatrices de produits halieutiques (un centre existe déjà à Gokhou-Mbathie, mais il est sous exploité). Il faut aménager également dans ce quartier, des terrains de sport pour les trois Associations sportives et culturelles (Asc).

BILAL DIOP, DELEGUE DE QUARTIER

 » Notre crédo, c’est la paix « 

 » À Gokhou-Mbathie, notre crédo, c’est la paix, il n’y a aucune différence entre les maures et les autres ethnies sénégalaises qui sont venues s’installer dans ce quartier, ici, nous cohabitons par coexistence « , déclare le vieux Bilal Diop, actuel délégué de quartier et ancien cadre supérieur de la société nationale  » La Poste « . Il rappelle que les maures qui vivent à Gokhou-Mbathie depuis la nuit des temps sont issues de plusieurs ethnies, parmi lesquelles les Oulad-Deyman, les Oulad-Beusbeud, les Takhradjent, les Oulad-Khatt, les Loumadji, etc.

On retrouve toutes ces ethnies maures dans les communes de Diama, Gandon et de Ross-Béthio.  » Il s’agit notamment des villages de Taba-Treich, Taba Ahmétou, Nakhla, Maray, Taba Darou Salam, Taba-Tach, Demijine, Maka-Diama, Mboubène-naar, Diama-Yélaar, Ndiol-maure, Ndiawdoun-naar, Diadiem 1, 2 et 3, Débi-Tiguet et plusieurs autres localités situées autour du parc national ornithologique des oiseaux du Dioudj « .

Même dans le Gandiolais, souligne-t-il, on rencontre les parents de cette communauté maure, à Lahrar, Tassinère, Mouit, Pilote-Barre, etc.  » Nous partageons tous, la même culture Hasanya, qui nous permet de parler la même langue « .

Son épouse s’empresse d’ajouter que Gokhou-Mbathie a été fondé par un maure qui s’appelait Mbaar,  » à l’époque, les gens venaient laver le linge chez lui, au fil du temps, Mbaar s’est transformé en Mbathie, avant d’être adjoint au terme Gox « .

À en croire Mme Ndèye Keunny Diop,  » on ne parle presque plus cette langue Hassanya dans ce quartier, car, des milliers de maures qui vivaient dans ces localités citées plus haut, ont pu retourner en Mauritanie, nous continuons, néanmoins, à organiser la danse Havleu, à l’occasion des mariages et de la fête de Tabaski « .

Parlant des perspectives économiques prometteuses de Saint-Louis, Bilal Diop et son épouse ont émis le souhait de voir les populations de Gokhou-Mbathie et de la Langue de Barbarie, bénéficier largement de l’exploitation prochaine du pétrole et du gaz.

Ils ont enfin remis sur le tapis les problèmes d’assainissement, de sous-emploi des jeunes, d’accès aux financements pour les femmes.  » Nous voulons être branchés à l’égout et voir nos enfants diplômés et autres jeunes sans qualification, trouver un emploi décent, les autorités municipales avaient recensé les CV de ces derniers, mais jusqu’à présent, rien n’est encore fait pour aider ces jeunes à travailler « , plaide Bilal Diop.

Source : MBAGNIK DIOP , Le SOLEIL

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